Comptes sans banque, cartes prépayées et néobanques
Distributeur automatique de billets encastré dans un mur de pierre, la nuit, dans une rue déserte Paiement & banque

Reconnaissance faciale au distributeur : pourquoi elle n'est pas arrivée en France

En février 2019, la banque espagnole CaixaBank mettait en service les premiers distributeurs automatiques permettant de retirer des espèces sans taper son code : une caméra analysait le visage du client et validait l’opération. Une première mondiale, largement commentée. Sept ans plus tard, aucun dispositif équivalent n’existe en France — et l’explication n’est ni technique ni commerciale.

Ce que CaixaBank a réellement déployé

Le dispositif, lancé à Barcelone sur une vingtaine d’automates avant d’être étendu en Espagne, fonctionne ainsi :

  • le client insère sa carte comme d’habitude ;
  • une caméra intégrée analyse son visage — plus de 16 000 points sont comparés au gabarit enregistré lors de l’inscription au service ;
  • pour éviter qu’une simple photographie ne suffise, l’automate demande au client de bouger, notamment d’incliner la tête.

Deux points méritent d’être notés. Le service est facultatif : il faut s’y inscrire volontairement, en agence. Et la carte reste nécessaire : le visage remplace le code, il ne remplace pas la carte. On conserve donc deux facteurs d’authentification — quelque chose que l’on possède, quelque chose que l’on est.

Le point de blocage : où l’on stocke le visage

C’est ici que tout se joue, et la différence avec la carte biométrique est instructive.

Une carte à capteur d’empreinte fonctionne en match-on-card : l’empreinte est enregistrée dans la puce de la carte, ne la quitte jamais, et il n’existe aucune base de données à pirater.

Un distributeur à reconnaissance faciale ne peut pas fonctionner ainsi. Le gabarit du visage doit être enregistré quelque part et comparé à chaque opération — donc centralisé chez la banque. C’est cette centralisation qui change tout sur le plan juridique.

Ce que dit le droit européen

Le RGPD range les données biométriques utilisées pour identifier une personne parmi les données sensibles, dont le traitement est interdit par principe. Des exceptions existent — le consentement explicite en est une — mais elles s’apprécient strictement, et un consentement doit être libre : difficile à établir face à un service bancaire.

La position de la CNIL en France est constante sur ce point : elle privilégie les dispositifs où la personne garde la maîtrise de son gabarit biométrique, et se montre réticente aux bases centralisées.

Ce n’est pas un refus de la biométrie en soi. La CNIL a validé des dispositifs biométriques pour l’entrée en relation à distance — l’ouverture de compte en ligne avec vérification par autoportrait et pièce d’identité — chez des acteurs comme Société Générale et Boursorama. Mais elle l’a fait pour une raison précise : ces établissements ne conservent ni les autoportraits, ni les photographies des pièces d’identité, ni les données biométriques une fois l’authentification achevée.

La différence est exactement là. Vérifier une identité une fois, sans rien garder, est admissible. Constituer un fichier permanent de visages de clients pour un usage quotidien au distributeur ne l’est pas dans les mêmes conditions.

Ce qui est arrivé à la place

Pendant que la reconnaissance faciale au distributeur restait une curiosité espagnole, la biométrie s’est imposée en France — mais dans le téléphone.

Le déverrouillage par empreinte ou par visage sert aujourd’hui à valider les paiements en ligne et les opérations bancaires. Il satisfait l’exigence d’authentification forte imposée par la réglementation européenne, tout en respectant la contrainte de protection des données : le gabarit reste dans l’appareil, protégé par le composant sécurisé du téléphone. La banque ne reçoit qu’une confirmation, jamais le visage.

Le même arbitrage explique l’échec de la carte biométrique : voir carte bancaire à empreinte digitale, pourquoi ça n’a pas pris.

Et le retrait d’espèces, dans tout ça ?

La question a perdu de son urgence, pour une raison simple : on retire de moins en moins. Le recul des espèces dans les paiements du quotidien est documenté et régulier — voir la société sans cash.

Investir dans une refonte biométrique du parc de distributeurs pour un usage en déclin ne présente pas un intérêt économique évident. C’est probablement la seconde raison, moins avouée que la première, pour laquelle le sujet est resté lettre morte.

Ce qu’il faut en retenir

  • La reconnaissance faciale au distributeur existe et fonctionne, en Espagne, depuis 2019.
  • Elle est inapplicable en l’état en France, non par retard technologique mais parce qu’elle suppose une base centralisée de gabarits biométriques que le cadre européen n’autorise pas dans ces conditions.
  • La biométrie bancaire s’est développée autrement, dans le téléphone, avec une architecture où la donnée ne quitte pas l’appareil.
  • Pour les comptes sans banque et cartes prépayées, l’authentification suit exactement le même chemin : validation par l’application, empreinte ou visage du téléphone, et pilotage des plafonds et des fonctions depuis le mobile.

Sources : CaixaBank, mise en service des distributeurs à reconnaissance faciale (Barcelone, février 2019, une vingtaine d’automates au lancement, puis déploiement en Espagne ; analyse de plus de 16 000 points du visage) ; règlement général sur la protection des données, article 9 (données biométriques d’identification = données sensibles, interdiction de principe assortie d’exceptions) ; doctrine et délibérations de la CNIL sur la biométrie et sur l’entrée en relation à distance. Cet article décrit un état du droit et des déploiements à la date de mise à jour.